7. févr., 2017

L'art peut-il renverser tous les tabous ?

 

 

Scènes de sexe, blasphèmes, mutilation d'animaux, troisième âge mis à nu… La création a parfois bon dos pour abriter toutes les provocations.

Lars von Trier créera-t-il enfin l'événement à force d'effeuiller les images transgressives de Nymphomaniac, dont la sortie est prévue le 1er janvier 2014? Le dernier extrait en date, montrant Charlotte Gainsbourg les fesses à l'air et prête à se faire fouetter par l'ex-Billy Elliot, Jamie Bell, commence à émoustiller son monde. Le cinéaste avait fait plus fort au Festival de Cannes en 2011. En conférence de presse de Melancholiail jouait au ­méchant troll à l'humour noir: «Je comprends Hitler. Je pense qu'il a fait de mauvaises choses, absolument, mais je peux l'imaginer assis dans son bunker à la fin. Bien sûr, je ne suis pas pour la ­Seconde Guerre mondiale, je ne suis pas contre les Juifs. Je suis avec les Juifs, bien sûr, mais pas trop… Parce que Israël fait vraiment chier», a osé dire ce Danois qui a longtemps cru que son père était juif.

Lars von Trier a pu constater que les nazis sont plus tabous que la pornographie, son vrai dada (tendance panpan cucul). Tout comme le jeune Polonais Piotr Uklanski, qui a fait frémir New York en 1998 avec ses 122 portraits d'officiels nazis détournés par l'art de l'appropriation. Ou l'Allemand Daniel Blau, 51 ans, fils de Georg Baselitz, qui a exposé une collection sidérante de photos de propagande sur la jeunesse hitlérienne, Misled, au dernier Paris Photo. Sa vision post-traumatique de baby-boomer est moins manichéenne que celle du cinéaste autrichien Michael Haneke dans Le Ruban blanc.

Éros ne suffit plus

Question sexe, le cinéma en a vu d'autres. Le Dernier Tango à Paris, de Bertolucci, ou L'Empire des sens, d'Oshima, scandales des années 1970, se regardent aujourd'hui comme des classiques érotiques. Les très gays L'Inconnu du lac ou La Vie d'Adèle , interdits aux moins de 16 et 12 ans, n'ont pas soulevé le tollé (attendu?). Quand on sait que les fesses de Léa Seydoux sont des prothèses, le public mâle déchante.

«En arts plastiques, les tabous ont vécu», soulignent les galeristes Christine Ollier (Les Filles du Calvaire) et Michel Rein, deux aventuriers de l'art. Éros ne suffit plus à bousculer les interdits comme au temps des surréalistes et des banquets ripailleurs posés sur le corps d'une femme nue (à revoir dans «Le surréalisme et l'objet», à Beaubourg). Cette juxtaposition de mondes contraires reste le terreau de la transgression, mais désormais à des degrés extrêmes. La maternité et le sexe, comme les photos incestueuses de Leigh Ledare, fils éperdu devant sa mère en «star porn». La prostitution en Asie et le politiquement correct, comme les photos dérangeantes d'Antoine d'Agata avec des femmes-enfants.

La représentation, même d'une réalité sordide, est une mise à distance. Elle est plus délicate au théâtre, où le «quatrième mur» qui sépare la salle et la scène n'épargne pas le spectateur. Comme l'explique Jean-Michel Ribes, qui a accueilli la plupart des artistes qui font polémique au Théâtre du Rond-Point, la scène est «un lieu où le vivant est face au vivant, sans le filtre de l'écran au cinéma». Pour le Flamand Jan Fabre, qui fit scandale en Avignon avec des masturbations en live, «tout est question de dialogue au sein d'une troupe, rien ne doit s'imposer à autrui». C'est son dogme. Au-delà de la nudité, les corps en action, aux fonctions triviales comme chez Brueghel, y sont plus perturbants. Quand, en 2007, dans Et balancez mes cendres sur Mickey, le metteur en scène hispano-argentin Rodrigo Garcia montre sur scène chaque soir une nouvelle comédienne (payée quelques euros pour une coupe intégrale) se faire tondre, c'est le scandale… seulement en France, pays des droits de l'homme et de l'épuration. «Comme disait Duchamp, l'œuvre est faite par celui qui la regarde, argumente encore Ribes. Que les gens aient honte d'avoir tondu des femmes, ce n'est pas plus mal.» Dans le même spectacle, des hamsters sont noyés (pour de faux) dans un aquarium. Tollé de la SPA, tant les animaux restent l'ultime tabou quand danseurs et acteurs se font joyeusement sadiser, de Vénus noire dudit Kechiche à Dogville de Lars von Trier!

Les intégristes n'ont rien à apprendre des défenseurs des animaux. Au printemps 2012, au Théâtre de la Ville, Sur le concept du visage du fils de Dieu, de l'Italien Romeo Castelluci, est violemment pris à parti par les ultras de Civitas, qui crient au «spectacle de merde». Question de principes, de foi ou de contexte. Le Piss Christ d'Andres Serrano n'a pas soulevé une vague dans «Traces du sacré» au Centre Pompidou, mais attisé la vindicte des offensés et des casseurs dans les rues d'Avignon. La fatwa lancée contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques, et plus récemment l'affaire des caricatures de Charlie Hebdo, montrent que la religion reste l'interdit avec un grand «I».


L'enfer du sexe

En matière de scandale, personne n'a égalé Robert Mapplethorpe, qui sera à l'honneur en Grand Palais en 2014. «Son célèbre autoportrait en diable où il s'introduit le manche d'un fouet est caché par un carré noir sur Google», s'amuse Michel Rein, le galeriste de Leigh Ledare. Le photographe Antoine d'Agata transforme le sexe en messe noire et applique tout son art de l'image à des visions d'enfer que s'arrachent les amateurs dans la bien nommée galerie, Les Filles du Calvaire. Suave et transgressif, le peintre John Currin transforme les images pornos du Net scandinave en Tapestry, un arrière-fond hot pour ses marquises contemporaines (Gagosian Gallery). À l'écran, les corps ont été filmés dans toutes les positions. Difficile de choquer avec des galipettes, à moins de s'intéresser aux ébats des seniors (voir ci-dessous,  «Les vieux et les enfants d'abord»). Le viol continue heureusement, à heurter les sensibilités (DélivranceIrréversibleBoys Don't CryTwenty Nine Palms…). Au théâtre, Vincent Macaigne se voit taxé de misogynie pour l'agression sexuelle de Gertrude par Claudius dans sa version trash de Hamlet (Au moins j'aurais laissé un beau cadavre, 2011). «La scène est aussi difficile à jouer pour l'acteur que pour l'actrice», plaide le metteur en scène. Voire.


Paradis artificiels

L'hiver dernier à la Bastille, la Maison rouge a pris la drogue comme thème artistique de son exposition assez seventies, «Sous influences, artistes et psychotropes». Parmi les plus marquants, Damien Hirst et sa PharmacyYayoi Kusama et ses hallucinations de pois très LSD (elle vient d'en couvrir George Clooney en couverture de W Magazine). En 2012, au Musée d'art moderne de la Ville de Paris, le roi de la BD underground Robert Crumb 
a illustré son inspiration des années hippies et junkies. Des années durant lesquelles il arrivait à Lou Reed, chanteur du Velvet, de s'injecter de l'héroïne sur scène. Le joint allumé sur le plateau des MTV Awards en novembre dernier par la chanteuse Miley Cyrus, 20 ans à peine, ressemble sinon à de la petite bière, du moins à une provocation de pacotille.


Fluides glaçants

Si le Piss Christ du photographe Andres Serrano plonge l'imagerie sulpicienne dans les humeurs corporelles, le genre lyrique n'échappe pas aux mauvaises humeurs. On a souvent conspué Warlikowski pour son usage des urinoirs sur scène. Mais en 2004, au Komische Oper Berlin, le metteur en scène catalan Calixto Bieito fit réellement scandale avec une vision désacralisée à l'extrême d'un classique de la légèreté: L'Enlèvement au sérail de Mozart. Maître crasse en son «bordel», peuplé de figurines prostituées, le tenancier Selim y faisait boire à Blondchen… sa propre urine! Ce qui n'empêcha pas la production d'être régulièrement reprise. Le pipi, c'est bien, le sang, c'est mieux. Vincent Macaigne bat tous les records d'hémoglobine versée sur un plateau dans Au moins j'aurai laissé un beau cadavre. Dans Une raclette, les Chiens de Navarre, eux, transforment une orgie de pastèque en séance de cannibalisme. Quand l'appétit va, tout va.